Nabil Dirar : Pour le Maroc , je peux mourir sur le terrain

Après avoir été champion de France avec l’AS Monaco en 2017, Nabil Dirar s’est envolé pour la Turquie en signant au Fenerbahçe.

Dans cet entretien, il a répondu à nos questions concernant l’actualité de son club, sa personnalité, le Maroc puis la CAN 2019.
Nabil, la fin de saison approche à Fenerbahçe, il ne reste que deux journées, ça été une saison éprouvante pour toi et pour ton club. Quel bilan tu tires ?
On a fait des choses positives cette année, c’est vrai qu’on a connu une année assez difficile, avec un nouveau président, une nouvelle direction, un nouveau coach et ils ont changé toute l’équipe au milieu de l’année. Au début je ne jouais pas beaucoup et en deuxième partie de championnat, j’ai pu revenir dans le groupe, j’ai su gagner ma place de titulaire. Cette année a été difficile pour tout le monde. Aujourd’hui, on est sauvé au milieu du classement, en espérant que l’année prochaine sera meilleure que cette année.
Vous êtes passés tout proches de la relégation à un moment donné, est-ce que tu as pensé au pire parfois ? À la relégation ?
Sérieusement ? Oui ! Parce qu’on avait vraiment de la malchance, on n’arrivait pas à gagner, à marquer des buts, et on voyait que les équipes en bas dU classement gagnaient des matchs. On s’est fait vraiment peur, mais depuis quatre rencontres, on s’est mis à gagner, on respire un peu…
On dit souvent que le public turc procure de la ferveur et aide les joueurs. Mais est-ce que ça n’inhibe pas les joueurs quand on se trouve en fin de classement ?
Oui, on peut dire ça, car il y a des joueurs qui ne jouent pas libérés. C’est un grand club, quand on voit la saison dernière, on a fini deuxième et cette année on s’est retrouvé dans les derniers. Avec la pression des supporters, c’est vrai que sur le terrain, on n’était pas à l’aise.
C’est ta deuxième saison en Turquie. Est-ce que tu peux nous parler du championnat turc ?
J’ai grandi à Bruxelles dans un quartier turc, ça veut dire que pendant les week-ends, quand il y avait les grands matchs turcs, j’aimais bien aller au café regarder Fenerbahçe – Galatasaray. Sérieusement, c’était un rêve dans un coin de ma tête et quand j’ai eu l’occasion d’aller en Turquie, je n’ai pas hésité. C’est vraiment une belle expérience, c’est toute une ville qui est derrière toi avec les ambiances au stade, tu peux te dépasser. Le championnat est d’un très bon niveau, assez technique, physique mais peut-être moins tactique que la Ligue 1.
On dit souvent qu’il y a un fossé entre les quatre gros clubs d’Istanbul, Galatasaray, Fenerbahçe, Besiktas et Basaksehir, et les autres équipes. Qu’en penses-tu ?
On peut dire que c’est la même chose en France avec Paris, Marseille, Lyon, cette année Lille, et Monaco. En Turquie, les petites équipes ne sont pas comme en France, elles ne vont pas d’attendre derrière. Ça attaque de partout et dans n’importe quelle équipe, il y a des joueurs qui peuvent faire la différence individuellement.
Toute l’année, on a dit qu’il y avait des problèmes financiers à Fenerbahçe, qu’en est-il réellement ?
Oui, c’est vrai qu’il y a une crise économique un peu partout, mais dimanche dernier, ils ont fait une campagne pour récolter de l’argent. Il y a assez d’argent pour finir la saison.Tu as 33 ans, tu t’es beaucoup assagi par rapport à tes débuts où t’étais assez fou-fou. C’est quoi ton secret ?
Oui, c’est vrai, lorsqu’on est jeune, on n’a rien et on commence à toucher un peu d’argent. On perd un peu la tête et ça m’a pris 4 à 5 années pour comprendre l’essentiel et arrêter de faire le con. Ensuite, je me suis marié, j’ai eu ma petite fille et maintenant, j’essaie de regarder vers l’avant et de réussir quelque chose pour ma famille.
C’est rare d’avoir un joueur lucide qui assume ses bêtises de jeunesse !
(il rit) Non ! Il faut assumer, mais c’est vrai, quand j’étais jeune, vers l’âge de 19 ans, je n’avais rien. Après, j’ai commencé à toucher de l’argent, j’ai eu une voiture, un appartement, je pouvais sortir, aller en vacances et commencer à faire le con, mais heureusement, Dieu est au-dessus. Il m’a ouvert les yeux au bon moment, j’ai eu l’occasion de rencontrer ma femme, qui était plus mature que moi, ça m’a permis de me calmer.
Quand tu étais en Belgique, les gens disaient : « Nabil Dirar deviendra un grand joueur ». Cette étiquette n’était-elle pas trop dure à assumer ?
C’est vrai que dans mon quartier, j’étais la star ! Tout le monde disait que j’étais un grand joueur et que j’allais finir dans un grand club et c’est vrai qu’on m’a gonflé un peu le melon. Mais, je n’étais pas méchant. Quand je faisais des bêtises ou arrivais en retard, c’est parce que je pensais qu’il suffisait d’être bon sur le terrain. Avec le temps, j’ai appris à être discipliné et à respecter tout le monde.
Championnat de Belgique, Monaco, Fenerbahçe… Tu as tout de même réalisé une très belle carrière, mais est-ce que ça n’aurait pas pu être mieux compte tenu de ton potentiel ?
Peut être, oui. Si je pouvais revenir en arrière, oui, je changerais certaines choses et il y aurait moyen. Mais comme je l’ai dit, j’ai commencé avec rien. Avec l’argent gagné à l’époque, j’étais content de rester près de ma famille. À la base, je ne voulais même pas bouger de Belgique, je voulais finir ma carrière là-bas. J’avais des propositions, mais j’étais bien avec ma famille, mes potes, tout près de ma mère. Tu as joué avec trois champions du monde français à Monaco : Lemar, Mendy, Mbappé. Est-ce que tu te doutais qu’ils allaient atteindre ce niveau ?
Quand je les ai vus lors des premiers entraînements, alors que j’étais technique à l’époque (rires), je voyais qu’ils avaient des potentiels et qu’ils pouvaient aller loin. Surtout Mbappé qui sait tout faire. Lemar est un garçon très intelligent, très malin, avec un très bon pied gauche. Mendy, c’est le physique mélangé à la technique, il réussit des bons centres, il est impressionnant. Je savais qu’ils allaient faire de grandes carrières.
Tu étais un peu le grand frère à Monaco, tu n’hésitais pas à les conseiller…
Oui, moi, j’aimais bien les jeunes. Par exemple Mbappé, c’était son style de jeu de dribbler et quand il se faisait tacler à l’entraînement, je le protégeais et grâce à lui, on a été champions de France. Quand j’étais jeune, j’aimais le ballon et je me faisais casser, personne ne me protégeait, donc je protège ces joueurs, ça permet aussi de garder une bonne ambiante dans le vestiaire.
Avec le recul, tu as passé 5 ans à Monaco, 5 années superbes, pourquoi ce choix de quitter Monaco ?
J’ai tout connu à Monaco et après le titre de champion, je voulais finir sur quelque chose de bien. La Turquie, c’était le moment d’y aller car j’étais en contact avec eux depuis un an et je voulais découvrir autre chose, surtout le fait de joueur dans de grands stades avec de bonnes ambiances, car à Monaco, je n’ai pas senti ça.
Depuis ton départ, Monaco a baissé de niveau. Est-ce que tu sentais que ça allait arriver ?
Je pense que c’est normal parce qu’ils ont vendu tous les meilleurs joueurs : Bernardo, Bakayoko, Fabinho, tout le monde… Mais je suis confiant, d’autres joueurs vont se révéler, je ne suis pas inquiet pour eux.
Qui étaient tes amis à Monaco ? Avec qui tu es resté en contact ?
Je suis proche de Mendy, Bakayoko, Lemar. Subasic aussi, je parle beaucoup avec lui, c’est un gars super sympa. Sur Instagram, on se parle beaucoup, on se taquine, on s’envoie des vidéos, donc j’ai gardé contact avec la plupart des joueurs.
Quel regard portes-tu sur Leonardo Jardim ?
Pour moi, ils ont fait une erreur de le virer la première fois, car il a fini champion. Le club a vendu tous les joueurs et c’est sûr qu’il allait tomber dans une situation difficile. Après, il est revenu, il connaît bien le club, les joueurs et c’est un bon entraîneur pour Monaco, car il se sent vraiment chez lui. Je ne vois que lui pour sauver le club. Tu as longtemps hésité à jouer pour la Belgique avant d’opter pour le Maroc, pourquoi ?
Parce que, à la base, au Maroc, je jouais au foot mais je n’avais même pas d’argent pour payer la cotisation, les transports et tout le reste. On n’avait pas les moyens pour ça et quand je suis monté en Belgique, ils ont tout fait pour que je devienne celui que je suis maintenant et sincèrement, j’ai hésité à jouer pour la Belgique. Après, je suis Marocain, je passe mes vacances au Maroc, ma famille vit au Maroc, je parle la langue à la maison même si j’aurais pu opter pour la Belgique, car ce sont eux qui m’ont donné cette chance-là.
Est-ce que tu imaginais disputer quelques années plus tard la Coupe du Monde ?
Sérieusement ? Jamais. Jamais je n’aurais pensé jouer la Coupe du Monde. C’est un rêve d’enfant. Tout le monde rêvait de faire la Coupe du Monde, c’était une très belle expérience, un truc de fou !
Quel souvenir gardes-tu de cette expérience russe ?
Après avoir perdu le premier match contre l’Iran, on était tous déçus, très tristes. On se parlait pas et après le match, les supporters sont venus devant l’hôtel, ils ont commencé à chanter et ça, c’était incroyable. On voulait tout faire pour réussi quelque chose, mais on n’y est pas parvenus.
Sur le papier, vous aviez une génération dorée avec un super effectif et un très bon sélectionneur. Pourquoi ça n’a pas marché ?
Oui, il y a un super groupe, mais l’expérience de la Coupe du Monde a manqué. Après le premier match contre l’Iran, dans nos têtes ce n’était plus pareil, car derrière on jouait l’Espagne et le Portugal et on s’est dit que ça allait être difficile.
On te sent ému à chaque fois que tu portes le maillot du Maroc, spécialement pendant l’hymne national. Pourquoi ?
Depuis que je suis petit, quand j’entends l’hymne national, je suis ému. Sur les réseaux, on reçoit beaucoup de messages des gens et on ne se rend pas toujours compte de la valeur de ce maillot. Et quand je joue pour le Maroc, je peux mourir sur le terrain. Je ne veux pas avoir des regrets après ma carrière, me dire que j’aurais pu faire plus. Quand il y a l’hymne national, tu as une force qui vient et tu ne peux pas expliquer ça…Dans un mois, il y aura la CAN 2019, quelles sont les ambitions du Maroc ?
Si tu parles à tous les Marocains, évidemment qu’ils veulent la CAN. Nous aussi. Pour les mecs comme Benatia ou moi, c’est probablement notre dernière CAN, donc notre dernière chance de faire quelque chose de bien. Entre nous, on parle beaucoup de ça et j’espère qu’on pourra faire quelque chose de bien.
Quand tu dis  »le peuple veut la CAN », c’est normal, le Maroc est mondialiste avec une super équipe sur le papier !
Oui, quand on voit Ziyech, Mazraoui, tous ces grands joueurs… On a de bons attaquants, une bonne défense, un bon coach,un bon groupe, une bonne ambiance. J’espère qu’on pourra faire quelque chose de bien et faire la fête ensemble.
Avec ton immense expérience, peux-tu m’expliquer pourquoi la CAN est si difficile ?
Ce n’est pas évident à expliquer. D’abord, il y a les terrains, car quand on a joué la dernière CAN au Gabon, on a joué sur des terrains catastrophiques. Vu que l’on est une équipe qui joue au ballon, quand on joue sur un terrain comme ça, ce n’est que des longs ballons avec un jeu physique et nous, on n’est pas fait pour ça. L’Afrique, c’est dur.
C’est un atout pour le Maroc d’avoir Hervé Renard ? Qu’est-ce qu’il a changé ?
Ah oui ! Il a changé beaucoup de choses : la mentalité, la discipline, être sérieux tout le temps même s’il rigole quand même parfois et qu’on peut voir ses dents blanches (rires). Mais il veut tout le temps tirer le meilleur de toi.
De l’extérieur, on a l’impression que Hervé Renard insiste davantage sur la psychologie que sur le volet technique. C’est exact ?
Avec certains joueurs, oui ! Il ne les lâche pas. Par exemple, au petit-déjeuner, on ne peut pas avoir de téléphone, il est très exigeant.
Quelle relation entretiens-tu avec lui ?
J’ai une bonne relation avec lui, je m’entends très bien avec lui. Je le connaissais déjà, car il était à Lille et à Sochaux, mais le courant est très bien passé entre nous, car je suis aussi un bosseur.
Qui sont les favoris de la CAN 2019 ?
Il y en a beaucoup… Il y a le Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Sénégal, Ghana, Côte d’Ivoire, Cameroun, la CAN va se jouer sur des détails.
Le fait de jouer en Égypte, ça change quelque chose pour vous ?
Pour nous, c’est mieux parce que les terrains sont bons avec des températures assez similaires au Maroc même s’il fait un peu plus chaud. C’est bien qu’elle se déroule en Égypte. On voit souvent des milieux descendre en défense centrale, mais on voit rarement des ailiers devenir latéraux. Toi, tu as réussi cette prouesse. Comment as-tu fait ?
C’est petit à petit. En France avec Ranieri, je ne défendais pas beaucoup car j’essayais de faire la différence devant, mais avec Ranieri, il faut toujours défendre, et j’ai pris l’habitude de tout le temps de revenir défendre. C’est ce qui a fait que je suis devenu un guerrier sur le terrain, je défends, j’attaque. Maintenant, ça ne me pose plus de problème de jouer latéral, car les latéraux modernes doivent être bons défensivement, mais aussi offensivement. Ce poste me va bien pour les années qui me restent.
Par rapport à la suite, que vont être les prochains mois de Nabil Dirar ?
Pour le moment je suis focalisé sur la CAN, après la CAN, on sait pas car dans le football tout est possible, j’ai encore un an de contrat avec Fenerbahçe, car la saison a été compliqué donc je voudrais faire quelque de chose de bien, car je suis venu pour être champion avec « Fener » mais cette année c’était pas le cas. Mais là, on va se concentrer sur la CAN, d’abord, et après, on verra.